Oral - écrit

lundi 20 octobre 2008
par  Jean-Pascal SIMON

Dans toutes les civilisations le langage, l’oral a précédé l’écriture, il n’existe pas de langue naturelle qui n’a été parlée avant d’être écrite, il ne faut pas confondre ces deux aspects de la langue mais comment les distinguer ? Voici quelques moyens d’opposer ces deux formes d’existence du langage :

Les différences relevant du code :

  • La langue orale française utilise 36 phonèmes (environ, cela varie selon les locuteurs et les régions, dans certaines région on ne réalise plus, par exemple, l’opposition entre « brun » et « brin ») alors que la langue écrite ne dispose que de 26 lettres. Pour transcrire ces phonèmes on recourt donc à des digrammes : « an » pour [ã].
  • Certaines lettres ne sont pas prononcées (le « t » dans « petit » qui permet de construire la forme féminine, les lettre à valeur phonogrammiques : “e” dans la suite “gea”) …
  • La correspondance graphie // phonie n’est pas univoque : un même phonème est transcrit par différentes graphies : [o] : « o », « au », « eau » et une graphie peut avoir différentes valeur phonique : « t » dans attention a deux valeurs : [t] et [s].
  • Un certain nombre de faits phonétiques ne sont pas rendus à l’écrit : la longueur des phonèmes, l’accentuation, la prosodie …
  • Le découpage en syllabe n’est pas identique à l’oral et à l’écrit : « une table » : 4 syllabes écrites « u-ne ta-ble » et 2 syllabes orales : [yn – tabl]
  • Le support de la parole est évanescent, un mot vient après un autre, une phrase après une autre. L’écrit dure, on peut relire une lettre …commencer à lire un livre par la fin !
  • Sur le plan morphologique, les marques du pluriel sont différentes à l’oral et à l’écrit :
  • les enfants / [lezãfã] : il y a autant de marques du pluriel à l’oral et à l’écrit (2) mais elles sont différentes. A l’écrit ce sont les deux « s » en position finale sur le déterminant et le nom, à l’oral ce sont le phonème [e] et la liaison [z] ;
  • ils chantent /vs/ il chante : 2 marques à l’écrit, pas de marques à l’oral.

Les aspects énonciatifs :

  • Les énonciateurs sont co-présents à l’oral, mais pas dans une communication écrite Ainsi, raconter oralement une histoire à quelqu’un ce n’est pas la même chose que la lui écrire.
  • Le contexte est commun à l’oral. Écrire quelque chose, implique de contextualiser ses propos afin qu’ils soient compréhensibles par le destinataire. Un énoncé comme « ils sont longs comme ça et puis épais comme ça on en a là » est tout à fait compréhensible dans un dialogue oral mais ne peut être interprété à l’écrit. Le scripteur doit donc préciser à quoi renvoient le « Moi-Ici-Maintenant ».
  • La construction du sens message : dans un échange oral l’interlocuteur peut par ses manifestations linguistiques et non-linguistiques amener le locuteur à modifier le contenu sémantique du message. A l’écrit l’émetteur doit anticiper, en se représentant le ou les locuteurs auxquels son message va s’adresser, prévoir les ambiguïtés possibles, voire même s’il produit un texte à visée argumentative anticiper sur les arguments contradictoires que pourrait lui opposer un lecteur.

Les processus :

pour produire un énoncé oral ou écrit le sujet doit mener réaliser actions : planifier, choisir un cadre syntaxique, des mots, … accomplir un certain nombre de gestes moteurs : utiliser un crayon, une plume, un ordinateur (bref tout outil scripteur) ou faire fonctionner les éléments de son appareil articulatoire …

  • A l’oral toutes ces actions sont nécessairement réalisées en même temps, ce qui explique les hésitations, retours en arrière …
  • A l’écrit on peut différer certaines actions : corriger l’orthographe lors de la relecture, faire un plan, une liste d’idées …

Les enseignants doivent donc prendre en compte des faits suivants :

L’oral n’est pas un sous produit de l’écrit

Oral/écrit ne sont pas opposables en terme de registres de langue, ainsi si on pense souvent que l’oral serait moins normé que l’écrit, il n’en n’est rien : il y a un oral et un écrit soutenu, comme il y a un oral et un écrit argotique. Si on « parle moins bien que l’on écrit » c’est que la tâche n’est pas la même (voir les ci-dessus les processus).

On ne "passe" pas de l’oral à l’écrit

L’écriture décontextualise les mots pour les recontextualiser différemment. Ce travail implique des facultés d’abstraction on ne passe pas de l’oral à l’écrit. On analyse et on organise différemment un message. L’apprentissage de l’écriture et de la lecture va donc bien plus loin que savoir associer graphème et phonème. L’écriture suppose l’organisation particulière d’un espace, d’un support, clos, qui a ses limites mais qui n’est pas comme la parole évanescent.

Apprendre à penser autrement

Apprendre à écrire c’est apprendre à penser autrement, c’est donner l’accès à d’autres outils et d’autres modes d’expression si la langue orale et la langue écrite puisent aux même sources elles se sont "séparées" au cours de l’histoire pour devenir plus étrangères l’une à l’autre que ne le laissent entrevoir les apparences. Quelques indices de l’autonomisation de l’écrit par rapport à l’oral : l’apparition du blanc graphique, la délinéarisation du message qui s’est opérée quand on est passé du rouleau au codex et qui devient aujourd’hui systématique dans les technologies nouvelles avec les hypertextes dans lesquels la circulation normale n’est plus séquentielle comme dans les livres mais par un système d’indexation, en d’autres termes la lecture ne suit plus la numérotation des pages, chaque lecteur élabore son parcours dans une toile que lui a tissé le scripteur.

Un jugement social différent

Dans notre société l’écrit est le lieu d’un abondant discours social. Celui-ci va dans le sens d’une normalisation, attachement aux règles (cf. la dictée de Pivot …) de fait si l’on admet une certaine variation dans les messages oraux (“on ne prononce pas toujours les mots comme ils sont écrits : médecin est souvent prononcé « mét’sin » parce que « pas’que » etc. …

Bibliographie

Goody Jack, (1977 / trad. fr. 1979), La Raison graphique, Paris : Ed. de Minuit, coll. « Le sens commun ».